Emploi et croissance au Maroc

janvier 30, 2012 at 1:06 (Uncategorized)

Un Maroc plus prospère est-ce un Maroc où le chômage a de moins en moins de place?

Ce qui semble une corrélation voire une causalité intuitives ne ressort pas des performances économiques marocaines, comme l’indique le graphique ci-après : plus de croissance ne se traduit pas par plus d’emploi.

Dans les pays développés, la corrélation négative entre la croissance et la variation du chômage est tellement forte et consistante qu’on l’a élevée au statut de « loi »: la fameuse de loi d’Okun.

La corrélation, formalisée comme suit ∆Y/Y = -k. ∆u + const  (Y étant l’output et u le chômage) se confirme davantage si on passe à des fréquences trimestrielles ( article )

Ce constat n’est pas l’apanage des pays développés, car l’examen de deux pays emergents phares, la Turquie et le Brésil, donne cela :

Si le lien croissance-emploi n’apparaît pas dans les chiffres, de deux choses l’une :

–          Les chiffres sont faux

–          L’emploi est trop rigide pour refléter la bonne santé de l’économie

Je suis tenté de dire que les deux réponses sont valides. En effet, et malheureusement, les chiffres de la Banque Mondiale ayant servi pour faire ces figures sont fournis, dans le cas du Maroc, par le HCP, notoirement dépendant du gouvernement (il le sera moins à l’avenir). En plus la méthode utilisée, sur la base de sondages, est sujette à caution.

Le deuxième point – le peu d’élasticité du taux de chômage à la croissance de PIB – s’est avéré ne pas être l’apanage du Maroc. La Banque Mondiale pointe dans un rapport datant de 2007 cette défaillance caractérisant les pays MENA. Plusieurs facteurs explicatifs sont mis en avant :

–          une croissance tirée par la rente pétrolière peu génératrice d’emploi,

–          un secteur public qui reste le principal employeur, plus enclin à protéger ces salariés existants qu’à recruter. Et quand il embauche, ce n’est pas pour licencier plus tard en période de vache maigre

Ces deux caractéristiques ne s’appliquent pas tant au Maroc, parce que le royaume reste une économie assez diversifiée et peu rentière par rapport aux autres pays arabes, et aussi parce que le secteur public n’emploie que 8.5% de la main d’œuvre active (source HCP, contre plus que 50% en Algérie).

D’autres arguments sont plus pertinents. D’abord, il y a une prépondérance d’aspects « frictionnels », liés au fait que l’information ne circule pas assez bien pour que les postes à pourvoir existants atteignent les personnes susceptibles d’être intéressés – chose que chaque lecteur devrait avoir senti sur le terrain au Maroc. Le deuxième argument est plus profond, car lié à un un aspect plus structurel, le décalage entre l’évolution de l’économie et celle de l’éducation et la formation.

Tandis l’on peut palier partiellement le premier chômage frictionnel par des mesures ciblées et rapides, l’auteur de ces lignes se sent abattu en avouant que remédier au second type de chômage est une question de générations.

Une troisième piste, celle de l’amélioration de la productivité, pourrait expliquer en partie la mauvaise tenue de l’emploi. Mais la simple cinétique d’augmentation de l’ « output per labour unit » n’est pas tenable sur d’aussi longues périodes sans que l’emploi n’en profite ; en outre, le Maroc ne brille pas par sa productivité (billet à venir).

Une conclusion serait de faire le triste constat d’une mécanique économique rouillée et/ou une qualité d’information laissant tant à désirer. La problématique de l’emploi, et surtout de l’emploi des jeunes, est bien en amont de toutes les questions d’inégalités et de redistribution de la croissance. Après cette petite revue chiffrée, la voix du le marocain moyen criant au scandale pour le manque d’emplois sonne différemment à mes oreilles.

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Pour vous, chers amis

décembre 31, 2011 at 9:36 (Uncategorized)

En ce moment où plus rien nous sépare de 2012, je m’adresse à vous en souhaitant une année synonyme de bonheur dans votre vie privée, d’épanouissement professionnel et surtout de santé impeccable. Je ne puis m’empêcher de me prendre un peu au sérieux pour des vœux plus « globaux », je souhaite ainsi:

– Que l’élan de liberté amorcé en 2011 se poursuive. Je n’ai cessé d’être surpris ces 12 derniers mois de la créativité et de l’ambition de ma génération, au Maroc comme partout dans le monde arabe. Une conscience politique et une soif d’affranchissement que je croyais inexistantes avant décembre 2010. A l’époque, on se croyait seul, faisant partie d’un petit cercle de pseudo-gauchistes démocrates avant-gardistes. Avec 2011, on se sent dépassé. J’aimerais continuer à l’être, à admirer ces jeunes nés dans les années 80s et même 90s dénonçant toute injustice et tout abus et montrant que leur percée en 2011 n’était pas qu’un feu de paille

– Que les doomsayers de chez nous ou d’ailleurs soient démentis : l’année 2012 doit être l’année de la consolidation politique dans tous les pays arabes, l’année où les règles du jeu se stabiliseront pour toutes les parties prenantes, et ce n’est possible qu’avec l’art du compromis et la foi en un avenir meilleur. D’aucuns me diront que je suis candide et que l’Histoire montre à quel point sont durables les instabilités générées par des cataclysmes pareils à ceux de 2011. Mais s’il y a un bienfait dans la modernité et dans nouvelles technologies, c’est bien l’accélération de l’Histoire.

– Que l’Europe retrouve le chemin de la stabilité politique et économique. Il y a eu de grands moments de doute sur le futur du Vieux Continent, et l’on a bien vu que cela n’arrange personne, à commencer des rivaux américain et chinois. La rive sud du méditerrané est la première à gagner d’une Europe plus solide et durablement prospère. En 2012, j’espère entendre moins de ces lugubres prophéties qui se veulent auto-réalisatrices, ou de ce Schadenfreude de certains commentateurs, se délectant d’un échec probable de l’euro. Je suis convaincu que l’on a exagéré les angoisses accompagnant ces négociations marathoniennes de Merkozy, et qu’au bout de ce tâtonnement institutionnel, émergera un modèle plus robuste. Il va y avoir des choix douloureux à faire, mais les peuples européens ont toujours su rebondir (y compris les Grecs  et les Portugais 🙂 )

– Que les peuples français, américain et égyptien fassent les bons choix lors des élections présidentielles programmées pour l’année. Nous avons chacun sa petite préférence, et l’on pourrait être dérouté de voir un candidat de droite (dure) sacré aux États-Unis et/ou en France. Toutefois, le peuple ne vote jamais mal. Il faut juste qu’on ne lui vole pas son choix souverain, et en cela, je pense à l’Égypte où un comité de retraités, à l’allégeance suspecte, semble décidé à garder le pouvoir.  Quant à Obama et Sarkory, la reconduction du premier et l’éviction du second correspondent à un scénario très rêveur. Si (par malheur) ce rêve se trouve contredit à 100%, rappelons-nous que le Parti Républicain a donné Lincolin et Reagan, et qu’un Mitt Romney pourrait être plus proche de ces derniers que de Bush J., rappelons-nous aussi que si les Français font confiance au candidat UMP, Sarkozy pourrait enfin s’affranchir de l’électoralisme qui a fait les dérives de 2011, afin de se concentrer sur les vrais enjeux.

– Que vous vous portiez bien, que vous perciez professionnellement ou académiquement, et surtout que vous réussissiez à maintenir votre jardin secret loin de ce monde turbulent. On se doit de ne pas prendre les choses d’ici-bas trop au sérieux.

C’est ce que j’appelle de mes vœux les plus ardents.

Joyeuse année 2012

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L’inflation encore et toujours

novembre 28, 2011 at 5:27 (Uncategorized)

Dans un billet récent, j’ai stipulé qu’une inflation de 3 à 4% est désirable pour le Maroc pourvu que ce soit au profit de vraies indices de performance économique : la croissance et l’emploi. Je puise en effet dans la littérature de l’output gap qui ne voit pas de gène à tolérer un peu d’inflation si c’est pour mettre le pays sur une bonne tendance de croissance, celle de son potential output. Bien sur, comme n’importe quelle théorie économique, et surtout si elle est présentée par un débutant comme l’auteur de ces lignes, c’est sujette à débat. Il n’en demeure pas loin que dans le cas du Maroc, je vois la balance pencher en faveur d’une approche plus agressive, où le pays en a assez de se contenter de taux de croissance corrects mais sans plus, tout en étant le bon élève de l’orthodoxie FMIste (version année 90 et non pas version crise 2008).

Au regarde des derniers chiffres de l’EIU (pour le monde et pour le Maroc – tableau ci-bas), j’ai toutes raisons de croire que cette inflation est non seulement désirable, mais surtout inévitable:

  • D’abord parce que la décennie précédente ressemble de plus en plus à une parenthèse rose dans l’histoire de l’économie mondiale. À plus long terme, si la croissance annualisée du PIB mondial est autour de 4 % comme on la projette (Citi, EIU…), les tensions inflationnistes surgiront inexorablement et ce de façon régulière. En fait, au cours des 20 dernières années, le taux annualisé de croissance du PIB était de 3,2%, tandis que le prix du pétrole ont enregistré une croissance annualisée 6%. On doit s’attendre à un rythme plus effréné dans le futur
  • Ensuite car le financement de l’économie marocaine ne sera plus facile que sur les deux dernières années, les taux se tireront automatiquement vers le haut…que ce soit via nos créanciers étrangers  ou via le canal domestique (l’épargne des ménages marocains n’est plus si énorme)

Remarquez que l’hypothèse sous-jacente des deux points ci-dessus est un Maroc ouvert à la globalisation. Je balaie d’un revers de la main le moindre retour en arrière, vers une autarcie aux bienfaits illusoires.

Maintenant, examinez dans les chiffres de la même EIU ainsi que ceux du FMI (notoirement plus optimiste pour éviter la double peine des professions auto-réalisatrises). La tendance pour l’inflation est à la hausse pour finir à 3.2% (comme l’inflation mondiale à la même année, et à titre d’exemple comme la Malaysie qui en 2010 enregistre 3.4%). Quant à la croissance, elle graviterait toujours autour de ce seuil psychologique des 5%. Relation de cause-conséquence? pas évident. Ce qui est sûr est que tôt au tard la dynamique des prix mondiaux finit par prendre le dessus. S’entêter à s’offrir une inflation ridiculement condamne une partie de la croissance à rester inexploitée.

Le Maroc est-il bien préparé pour s’accommoder d’une inflation plus commune en absorbant une politique monétaire plus volontariste – et même expansionniste? Voilà un bon sujet de livre, ce que ce blog n’a pas vocation à délivrer…Toutefois, mes premières intuitions m’orientent dans le sens d’une réponse par l’affirmative, avec un grain de sel. Le pays est de plus en plus préparer, on est de plus en plus éloigné d’une Egypte ou, pire, d’une Inde où les prix sont en flambée continue car les processus de diffusion et de formation des prix sont handicapé par le manque d’infrastructures et par l’absence de foi dans la rupee. Nous sommes sur une trajectoire pouvant nous porter au niveau de la Chine: les canaux monétaires et leurs supports dans l’économie réelle sont de plus en plus efficients.

Est-ce suffisent? peut-être toujours pas, d’autant plus que nous restons une économie de consommation où le niveau d’investissement privé laisse encore à désirer; le dirham émis par la BAM pour booster le crédit a beaucoup de chance de finir dans un achat d’un produit consommable, qui de plus est importé. La contribution au PIB s’en trouvera amoindrie. A mes yeux c’est un side-effect important, mais qui pourrait s’estomper sur la durée avec un bon policy-mix, c à d si l’action de la banque centrale est conjuguée aux bonnes politiques gouvernementales.

C’est ainsi qu’il est urgent d’agir, qui’il est urgent de changer de paradigme. Le renouvellement (toujours partiel 🙂 ) en cours des policymakers au Maroc est le moment idéal pour transformer l’essai.

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De la démographie au Maroc

octobre 8, 2011 at 10:47 (Uncategorized)

Peu après que la crise de 2008 ne vienne dénuder les économistes, voici le printemps arabe qui met au grand jour l’incapacité des politologues à se projeter dans le futur. Des coups durs pour deux disciplines ayant le vent en poupe, depuis la chute du Mur, dans les universités occidentales. Pendant ce temps, la sociologie et de ses deux cousines -l’anthropologie et la démographie- se montrent soudain incontournables et surtout médiatisables au grand public, alors qu’on pensaient ces trois branches du savoir humain reléguées au rang de sciences vieillottes où l’on a tout dit et tout formalisé.

Il faut d’abord que je fasse l’aveu de mon non-expertise en ces sciences humaines, justement trop humaines pour s’encastrer dans le simplisme du rejeton que je suis des sciences dures. Pour m’être hasardé depuis plus d’un an dans l’économie hétérodoxe, mon éblouissement pour la richesse de ce trio démographie-anthropologie-sociologie n’a d’égal que mon amateurisme en la matière. Toutefois, ces nouvelles terres s’étaient avérées trop fertiles pour que je me prive de les exploiter afin de mieux analyser les grands enjeux auxquels nous faisons face.

Les démographes ont eu une longueur d’avances par rapport aux politologues et autres political scientists pour déceler cette évolution structurelle, lente mais sûre, des pays arabes depuis une ou deux décennies. Youssef Courbage et Emmanuel Todd ont formalisé en 2006 leur vision d’un monde arabe bientôt passant le cap de la transition démographique, avec comme pionniers la Tunisie, l’Egypte…et aussi le Maroc. Et je réitère ; l’oracle date d’il y a plus 5 ans. Les arguments ? sortis directement d’un cours de l’INED : rôle de l’alphabétisation et des de mariages mixtes, faible fécondité, tout cela se traduisant par des structures familiales nouvelles favorisant l’individualisme. Et que chacun prenne son destin en main. Il faut dire que ce même Emmanuel Todd avait réussi deux décennies auparavant un autre pari, sur l’éclatement de l’URSS, en puisant dans la même grille d’analyse.

Ces mécanismes démographiques ne dessinent pas seulement l’avenir politique du pays. Elles créent surtout, et avant tout, des nouvelles dynamiques économiques. Le fait que le Maroc a entamé sa transition démographique est un fait établi, mais on ne souligne jamais assez les opportunités que cela représente. C’est moins une étape obligée de développement qu’une occasion que le pays pourrait saisir et optimiser, ou qu’il pourrait lamentablement rater.

Le Maroc, comme montrent ces graphes, est à l’aube d’une fenêtre d’opportunité similaire à ce dont jouissent la Chine et quelques autres pays asiatiques en ce moment. Le dosage de la population va être optimal pour deux à trois décennies, avec une partie active historiquement élevée et une partie dépendante (enfants+personnes âgées) la plus petite possible.

Il s’agit d’une bonne nouvelle parce que la croissance économique s’en trouvera structurellement favorisée par un dividende démographique à son rendement maximum. Cela fera sûrement l’objet d’un billet plus détaillé, mais pour ne pas laisser l’analyse incomplète, retenons que ce dividende se traduit d’abord par une richesse par tête mécaniquement plus élevée, et ensuite, fait crucial, par un investissement fort dynamique, grâce à l’épargne d’une population travailleuse proportionnellement grande.

Il s’agit aussi d’un défi car la bonne nouvelle pourrait facilement être manquée bien que la fenêtre d’opportunité soit large. Le potentiel démographique à venir ne pourrait pas être extirpé qu’avec des politiques de fonds, portant sur la nature même de l’État, sur le système de solidarité intergénérationnelle et de collecte de l’épargne: à opportunité structurelle, mesures structurelles. Et comme il y a des pays ayant réussi ce tournant, il y en a d’autres qu’ils l’ont échoué (ex. la Bulgarie, ayant déjà un profile démographique proche de l’Allemagne): toutes les républiques de l’ancien bloc soviétique auraient toutes pu faire 1 à 2 points de croissance en plus si elles n’étaient pas handicapées par une gérantocroissance chronique.

Pour conclure, et parce que je n’ai apporté ci-dessus aucune réponse, autant que je pose une dernière question, qui est aussi un souhait : Y-aurait-il une chance qu’émerge une institution marocaine (excl. Mc Kinsey), issue des urnes (non commissions royales) et solides (excl. autoproclamés think tanks amateurs) capable de formuler un projet qui capitalise sur ce potentiel démographique ne demandant qu’à être saisi.

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L’inflation ou l’art de prioritiser chez Bank Al-Maghrib

septembre 29, 2011 at 5:26 (Uncategorized)

L’inflation, qui a fait des ravages au Royaume Chérifien aux années 70 et 80, n’y a jamais été aussi bien maitrisée. 2011 sera la troisième année d’affilée où l’inflation (plus précisément l’indice des prix à la consommation) reste graviter autour de 1%. Il s’agit bien sûr de la combinaison d’une conjoncture mondiale désinflationniste et d’une Bank Al-Maghrib toujours plus orthodoxe. On peut accorder à cette institution le strict mérite de ces chiffres car, sur les vingt dernières années, elle a été d’une efficacité redoutable à remplir sa mission : favoriser la stabilité des prix, et par conséquent – indirectement – encourager l’investissement protéger le pouvoir d’achat – ni plus ni moins. Ces mêmes prérogatives, portées par le monétarisme de Friedmann de l’école de Chicago, martèlant qu’il est illusoire de solliciter des leviers monétaires pour aider le marché de l’emploi (contrairement à ce qu’on pouvait comprendre de la courbe de Phillips). En cela, la BAM a été plus royaliste que le roi Friedmann; si la performance se mesurait à l’inflation, la BAM serait un des meilleurs élèves(graphique)… et l’est d’ailleurs aux yeux du FMI.

Le débat sous-jacent à cet arbitrage chômage-inflation dépasse le cadre de ce poste (peut-être je m’y attellerai plus tard). Je reconnais que par le passé la BAM ne pouvait pas mieux faire . Les marocains accordent maintenant beaucoup de crédibilité à leur monnaie, à la différence des égyptiens qui investissent dans le dollar et l’euro comme on fait dans l’immobilier. Il y a 30 ans, c’était toute une autre histoire au Maroc, il suffirait de demander à nos parents. Notre génération n’a pas vécu cet enfer qu’est de planifier un budget personnel avec des prix grimpant à coup de 15% à 20%p.a. . Si l’inflation revenait sous ces formes, nous en souffrirons d’autant plus que nous n’y serions pas préparés. Et elle n’est jamais éloignée ; tout banquier central sait que le vieux démon n’est jamais définitivement neutralisé.

Pourtant, à réexaminer le textbook de la macroéconomie, il est légitime de se demander à quoi bon se maintenir à un 1%, ridiculement bas, alors que des mesures monétaires – conjugués aux bonnes politiques gouvernementales- pourraient dynamiser notre croissance du PIB (les 4 à 5% annuelles qui ne doivent pas faire des jaloux parmi les pays émergents) et note marché de l’emploi (je ne sors pas de chiffres car vous savez ce qu’ils valent)? Loin de moin l’idée d’exhumer la courbe de Phillips avec sa corrélation simpliste négative entre inflation et taux de chômage. Faire de la planche à billet ne nous mettra pas sur le chemin du plein-emploi. Toutefois, cette même batterie monétariste du NAIRU et de la règle de Taylor, chérie par notre BAM, a prouvé ses limites, et la Fed est la première à en faire l’aveu et d’en prendre acte.

Les pays asiatiques, avec la Chine en locomotive s’offrent des taux de croissance prodigieux tout en assumant une inflation entre les 3% à 5%. Partout dans le monde, les banques centrales assortissent leur trageting de taux IPC par un devoir d’aide à la création d’emploi. Ce n’est qu’à la BCE où on y résiste encore, avec les causes – et les conséquence – qu’on connait. Au Maroc, nous semblons plus proches de la doctrine européenne –voire allemande- pure, où les enjeux du chômage ne sont presque pas du ressort de l’institution ayant le monopole de la monnaie. Comme les allemands, nos policymakers voient l’inflation-monstre à chaque coin de rue, car marqués des séquelles des années 70 et de bien d’autres épisodes de la dynastie alaouite.

Tout est question donc de là où il faut placer le curseur. La BAM a mis en place pendant les deux dernières décennies les bonnes pratiques, et a su surtout réconcilier les marocains avec leur monnaie. Mais se targuer de réaliser 1% d’inflation (alors que le target était de 2%) ressemble à de l’excès de zèle. Nous nous somme pas loin de la stabilité absolue des prix, et j’ose le mot, de la déflation. Pour un Maroc en besoin de croissance (plus précisément, opérant à un taux de croissance inférieur à son potentiel), ce serait une situation plus dévastatrice qu’une décente inflation à la chinoise: des consommateurs qui reportent leurs achats à un futur indéfini, des dettes qui gonflent mécaniquement, et de surcroît un marché de l’emploi paralysé.

Il est grand temps maintenant d’être plus en phase avec un monde où l’emploi et la croissance sont rois, où des prix croissant à 3% à 4% ne scandalisera personne.

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Réformera, réformera pas

mars 14, 2011 at 11:26 (Uncategorized)

Où va le Maroc ? cette question semblerait inopportune pour un pays aussi résilient que le notre. Et pourtant jamais l’avenir n’a été aussi incertain. Plutôt que de me risquer dans un hasardeux exercice de prévision, je m’attèlerai dans mes prochains articles à l’examen des changements en cours qu’ils soient de caractère conjoncturel ou, moins évidemment, de nature institutionnelle. C’est déjà une tâche assez ambitieuse au regard de la volatilité de ces jours-ci. Dans la rue marocaine comme dans les coulisses du pouvoir, ça foisonne de partout. Il est difficile de suivre les initiatives politiques de jeunes innovants, les retournements de veste des mercenaires, les hésitations des conservateurs, et les volte-faces du régime (événements du 13 Mars).

J’ai d’abord cru que le discours du 9 Mars donnera le tempo, qu’une tendance se dégagera et que l’on saura vers quel Maroc nous avancerons. Le Roi a effectivement pris de court la classe politique marocaine consensuelle qui n’aurait pas osé supporter jusqu’à la veille la moindre parcelle de que le monarque a suggéré le lendemain. Même parmi les plus radicaux des opposants, on en a vu ceux qui se sont félicités du courage royal, et de cette révolution à laquelle le Souverain a décidé de prendre part. Et l’ont a vu fleurir toute une rhétorique de printemps démocratique, avec un vocabulaire gravitant autour de cette « Révolution du Roi et du Peuple » version 2, comme diraient certains beni-oui-oui et aboyeurs attitrés.

Un Roi qui se veut à l’écoute de son peuple, voire même à son service : voilà ce qui a été pour moi le take-away majeur du discours. Ne serait-ce que sur le plan sémantique, j’ai eu comme l’impression que le peuple marocain existe à part entière pour la première fois, et que le Palais annonce qu’il honorera ses devoirs envers lui. Bien évidemment, c’est la suite qui jugera de la démarche royale : le travail de la commission constitutionnelle mise en place et son degré d’indépendance, le référendum, et enfin la remise à niveau de toutes les institutions, les partis compris.

Mais cette dynamique, même avec la caution du Roi, sera freinée par des forces rétrogrades venant des différents appareils de l’Etat. Et ce ne sont pas les matraques de nos policiers qui lui seront les plus néfastes. Mais ce serait davantage la gestion médiatique qu’en feront l’audio-visuel, la presse et autres machines de la communication étatique (de la MAP jusqu’aux prières du vendredi). S’il est vrai que ces médias ne fabriquent guère l’opinion publique, il n’en demeure pas moins que leur force de frappe est redoutable  au sein de larges pans de la société marocaine…Et quand dès maintenant on y décrit l’initiative royale comme une faveur faite par le Souverain – le peuple n’ayant qu’à la saisir en s’inclinant, j’ai peur que le référendum sur la Constitution ne nous transforme de facto à une grande mascarade.

Personne n’en sait rien ! Cet espèce de flou artistique qui brouille l’avenir institutionnel du pays est à la fois porteur d’espoirs et source d’angoisse. Les tensions du 13 Mars et celles dont augurent les manifestations du 20 Mars renforcent ces incertitudes et font vivre un sale temps au Pouvoir. Et par Pourvoir j’entends toutes les institutions entourant le Palais. C’est la cohérence de tout cet ensemble qui est à l’épreuve. Elle a échoué au test ce dimanche 13 Mars. J’espère qu’il y en aura qui corrigeront le tir ce 20 Mars.

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Les droits de la femme et la nouvelle donne arabe

mars 8, 2011 at 3:46 (Uncategorized)

En ce jour de la femme et en ces temps de vents réformistes, je suis revenu sur ce qui a été pour et par la femme arabe le long de la dernière décennie. La Tunisie, le Maroc et l’Egypte ont été pionniers en la matière, chacun à sa façon. Toutefois, les trois ont eu en commun le point suivant: les avancées les plus audacieuses ont été mises en place par des moyens autoritaires.

Ces préludes de ces progrès ne datent pas d’hier. Il y a bien évidemment l’homme de lettres égyptien Qasim Amine (1863-1908) dont les efforts courageux et louables ont bouleversé la société arabe à la sortie de son Moyen-Age, à la fin du XIXè siècle. Néanmoins à mes yeux, Mohamed Fadhel Benachour (1909-1970) a été de loin le plus audacieux, et ce d’autant plus qu’il a été Grand Mufti de la Tunisie. Il a lancé les bases de la doctrine des Maqasid (المقاصد) selon laquelle que l’on devrait observer non pas la lettre mais plutôt la finalité des préceptes islamiques. Aussi anodine soit-elle, cette approche est très subtile du fait des nuances et des éventuelles contradictions qu’elle devrait manipuler. Les réformes de Bourguiba et de Benali n’ont été que le couronnement de la philosophie de Benachour.

C’est bien la raison pour laquelle la Tunisie de Bourguiba a toujours gardé une longueur d’avance. Le Maroc s’est relativement rattrapé avec la réforme de la Moudawanna en 2004 et les récentes dispositions concernant le mariage de la musulmane avec un non-musulman. Quand à l’Egypte, dont le rite chaféite est réputé être légèrement modéré, Nasser, Sadat et Moubarak ont signé plusieurs lois relativement courageuses, dont celle donnant en 2002 à l’épouse le droit d’obtenir directement le divorce en cas de préjudice dû à la polygamie.

Ces « arrangements » peuvent sembler symboliques, tant le chemin restant est encore long pour se mettre au niveau des pays développés. Mais c’est sous estimer les efforts déployés par les Etats tunisien, marocains et tunisiens, obligés de jongler entre les pressions des ONG locales et des institutions internationales, et les contre-pressions des mouvements traditionalistes. Les gouvernements ont donc fait le choix de la prudence, en se plaçant sur le terrain du religieux, présentant ainsi un gage de bonne volonté envers les populations conservatrices.

Même les mouvements de défense des droits de la femme ont joué le jeu : pour faire avancer leurs revendications, ils ne puisent plus leurs thèses que dans le registre des droits humains. Aussi bien en Egypte qu’au Maroc, on a vu ces dernières années des militantes féministes se positionnant comme de bonnes musulmanes et tirant leurs arguments du Coran et de la Sunna. Les textes sacrés pour elles sont interprétables par tous. Par conséquent, il n’y a eu pas un strict besoin des savants religieux (أهل العلم) pour légiférer. Il est difficile de dire s’il s’agissait d’une tactique des féministes pour faire valoir leur but ou bien une démarche sincère. Il n’en demeure pas moins qu’aux yeux de la rue, ces féministes (hommes et femmes) restent des élites éloignées des vrais soucis du peuple et ne parlant pas sa langue. L’implication des chefs d’Etat et des premières dames n’a pas nécessairement aidé à corriger cette perception, et je dirais même qu’elle a aggravé dans le cas de la Tunisie.

Pourquoi parler de cela ? je crains que les récentes petites avancées faites pour/par  la femme soient vues comme le legs des méthodes autoritaires de l’ère pré-Bouazizienne. Ce n’est pas totalement faux car il n’y avait que deux voix audibles : celle du régime et celle des islamistes ; et on ne connait que très bien l’animosité que voue ces derniers aux droits de la femme. Beaucoup de lois mentionnées ci-haut ont été passées à la suite de bras de fer très médiatisés, entre les traditionalistes et le féminisme allié à l’Etat autoritaire. Sur les court et moyen termes, ma crainte est de voir les droits de la femme bénéficier très peu de la reprise du pouvoir par le Peuple. Non pas par ce que ce denier les désavoue, mais plutôt parce que le féminisme arabe n’est pas habitué à lutter par la voie démocratique. C’est toute la population, avec toutes ses classes et ses contradictions, qu’il faut convaincre. Je crois que toute la dialectique du féminisme doit s’adapter à la nouvelle donne.

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« Ceci est une révolution », ou le surf politique au Maroc

février 27, 2011 at 5:49 (Uncategorized)

« Ceci est une révolution, une sublime révolution, une grande chance pour le Maroc ». Le mouvement du 20 février a fini par forcer la conversion aux idéaux réformateurs d’un mélange infect de partis politiques et de pseudo-leaders d’opinion.


Le révolutionnaire Mouvement Populaire, bébé du Ché Aherdane , et l’USFP, parti connu pour sa fidélité à ses idéaux, sont les derniers à clamer haut et fort à quel point ils adhérent à l’esprit djeun du 20 février. Et pire encore, ils osent se mouiller davantage en réclamant des réformes constitutionnelles.

Le nouvel éditorialiste de Telquel, Karim Boukhari, a également rejoint la caravane. Il y avait une semaine, je le pensais totalement reconverti à la bonne Voie, rejetant d’un revers de main la rhétorique Benchemsienne qui a fait le malheur des salariés de Nichane/Telquel. En deux semaines d’affilé, il nous avait honorés par deux éditoriaux, deux odes dignes d’un Mustafa Alaoui doublé d’un Nini francorphone. Pour Karim, la marche du 20 février était une perturbation. Mais dans le dernier numéro, le voilà qui se décide à surfer sur la vague, et qui se met à voir dans ce mouvement une auguste marche vers le progrès.

Pourquoi donc y a-t-il autant de monde qui revoient sa copie ? les manifestations ont-elles été si significatives que cela ? les slogans brandis ont-ils été si mobilisateurs ? ou bien les pillages n’ont pas été suffisamment graves à Rabat et à Casablanca pour dresser le peuple contre ces brebis galeuses ? La franchise du Ministère de l’Intérieur, qui a bluffé tout le monde en déclarant pacifiques les manifestations, a fini par donner le feu vert aux opportunistes en manque d’imagination politique pour qu’ils épousent les thèses du Progrès et de la Réforme Bottom-Up.

Bien évidemment, le retournement de veste n’est pas un sport national. Les anti-fitnacontinuent heureusement de sévir sur le net et sur la presse. Les jeunes promoteurs d’un think tank marocain mondialement connu n’arrêtent plus de marteler via leur FB à quel point le système qui les a bercés est génial et prometteur. D’autres, dont on appréciait autrefois le sens de la discrétion et de la bienséance, se sont imposé la mission de faire le relais de la MAP sur Facebook et Twitter. Mieux encore, ils ont décidé de jouer les modérateurs relativisant les révolutions/révoltes arabes : « M’enfin, pourquoi se féliciter de la révolution égyptienne! l’armée y a repris les commandes qu’elle avait déjà ».

Mais ayons une pensée pour ces producteurs de parlote qui ne savent plus à quel saint se vouer dans le flou artistique ambiant. Notre BigBrother.ma national tâtonne toujours dans son discours post-20 février, alors qu’il était un des pionniers dans le dénichement d’indices de l’implication algério-polisario-anarcho-islamo-sinioniste derrière le mouvement protestataire. Depuis, le pauvre a laissé même distiller un mea-culpa entre les lignes de ses posts, et a poussé l’affront jusqu’au bout en cherchant les causes du sac des bureaux d’Amendis dans la politique de prix qu’elle pratique au Nord du Royaume !! Mais quand même !!

Néanmois, la tâche la plus difficile est incombée à certains « analystes politiques », qui sont invités sur le plateau des chaines françaises qui se sont fait ravir toute la matière grise arabe par les chaine du Golfe. France 24 fait avec ce qu’elle a à sa portée, tantôt le Prince Mly Hicham, tantôt de gens de moindre calibre comme un certain Cherquaoui Roudani. Mais ils sont toujours à la hauteur : toujours à relever le défi de s’enflammer pour les révolutions des autres, tout relativisant la probabilité d’une perturbation chez eux… Le mot d’ordre est «évolution», « exception marocaine due à son ancrage historique» et on n’a de cesse de préciser à quel point « le Maroc est une exception et reste un exemple à suivre malgré tous les problèmes et retards » (admirez l’oxymore). Iznogoud, lui, a tout de même tenté d’optimiser ses paris en exprimant la veille du 20 février l’admiration qu’il voue à l’esprit du mouvement. Et le certificat de bonne conduite ?


Les semaines qui viennent vont être généreuses en appels à « l’impérative réforme politique au Maroc ». Beaucoup d’hommes et de femmes politiques et même de ben-oui-oui porteront des combinaisons de surf. Ça va être drôle parce qu’il y en aura qui ont mis des combinaisons de tailles inappropriées, d’autres qui ne savent que patauger, et enfin d’autres qui vont prendre la vague en pleine figure.

Mais de grâce, chers gardiens du temple, chers vrais réformateurs, restez sur vos gardes. Vous êtes les leaders, les porte-paroles et le moteur de votre propre marche. Ne vous faites pas griser par un potentiel mouvement d’approbation, ni par un habile surfeur. Et rappelez-vous l’USFP d’El Youssfi.

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L’Individu et le Berger

novembre 9, 2009 at 11:30 (Uncategorized)

Avec une poignée d’amis qui se reconnaitront, nous caressons un projet embryonnaire pour les Marocains, unique parce que partant de nous-mêmes et non pas d’un idéal abstrait, un projet humaniste qui prend ses racines dans le jardin secret de chacun d’entre nous. Nous fomentons une renaissance, une Nahda, car, dans un premier temps, nous préférons la Nahda à la Syassa. La « Syassa », politique en Arabe, trouve tristement son origine dans le verbe « sassa, yassoussou ساس يسوس», c à d « garder un troupeau », c’est loin, très loin du sens grec « gérer la cité ». Notre ambition de faire métamorphoser le troupeau se veut donc microéconomique. Ce n’est qu’une autre façon de dire: humaniste, libérale ou un savant dosage des deux à la fois. Deux valeurs auxquelles je crois, tout simplement parce qu’elles ne sont pas des idéologies visant à organiser la vie des foules. Elles aspirent modestement revaloriser l’individu, de recentrer tous les efforts sur l’Homme et sur ce qui est de plus fondamental: sa liberté. Que chaque marocain –et humain- prenne conscience de cela. Qu’il connaisse bien ses droits, et qu’il maitrise la Loi pour que la société se transforme en une vertueuse agrégation d’individus libres liés par des contrats. Et au risque d’être redondant, je résume : rendre son destin en main, voilà tout. 

L’idée clé ici est simple: Oui aux Contrats, Non aux Statuts. Oui aux contrats qu’on conclut à tout instant avec les autres quand on est dans un État de droit comme tentent de l’être nos voisins du Nord. Oui au contrat qu’on a conclu jadis en remettant au Souverain le soin de garantir notre liberté à chacun. Malheureusement, d’aucuns ont troqué une partie de leur liberté contre davantage de sécurité, davantage de rente. D’où l’émergence des statuts et des privilèges. Et au lieu de traiter contractuellement avec ses pairs, l’homme s’incline devant ceux qui possèdent un statut supérieur au sien: devant un aristocrate en Europe des temps médiévaux, ou devant un Ch’rif dans la campagne marocaine ou bien un fonctionnaire du ministère de l’Intérieur du Maroc moderne. Et en s’inclinant devant l’un, ce même individu, devenu sujet, se venge sur ceux qui lui sont inférieurs. Voilà le contrat social qui se défigure en une énorme nécrose rentière où chacun ne vaut que ce que lui accorde son statut.

Seulement voilà, mon séjour actuel au nord du Maroc, ma terre d’origine, m’a fait brutalement descendre de ma tour d’ivoire, et toutes mes conceptualisations -pourtant bien formulées- se sont vues asséner des coups durs. Heureusement pas encore mortels. Je suis là pour vous demander d’éclairer ma lanterne, de m’aider à dessiner les contours d’un projet plus robuste et moins naïf. L’exercice du diagnostic ci-haut est la partie la plus facile… elle permet néanmoins de structurer la problématique et d’éviter les fausses pistes: puisque, à mon humble avis, une grande partie des solutions historiques proposées jusqu’à maintenant sont tombées dans le même écueil: celui de continuer à traiter la société comme un troupeau ou, en de mots plus savants, le planisme. Comme a dit le poète et philosophe Hoelderlin: « Ce qui fait de l’État un enfer, c’est que l’homme essaie d’en faire un paradis« . Erreur reproduite par le socialisme de Saint-Simon qui a accouché de deux gros monstres: le nazisme et l’URSS. Et actuellement d’un Qaddafi et d’un Ahmadi Nejad.

Et nous dans tout cela? Prétendons tout d’abord que l’on est cette élite ou ces intellectuels qui seront la locomotive du Maroc de demain. C’est ma foi très présomptueux, cependant le borgne dans le royaume des aveugles est prince. Aspirons à vivre notre humanisme, faisons converger amour de soi et amour du prochain. Nous faisons bien les choses, nous respectons les lois et nous nous épanouissons bien ainsi. Comme un Voltaire, un Averroès, un Orwell ou un Benchemsi (il sera heureux de se voir -à tort- comparé à eux :)) nous voulons que les choses changent, que les contrats se substituent aux statuts, le Travail à la Rente, et le respect mutuel au totalitarisme des mœurs et des privilèges. Et nos leitmotivs seront: Humanisme et État de droit.

C’est là où vient ma note pessimiste: car de ma fenêtre s’offre à ma vue un panorama aussi désespérant que lugubre: une Tétouan meurtrie, des marocains rués; et une Poule et un Oeuf, on ne sait lequel est né le premier: d’un coté des sujets ignorants bien comme l’a voulu le régime, et de l’autre un makhzen qui gagne continuellement en force car « ses » sujets sont les premiers à le défendre et à remplir ses rangs. Sachez qu’ici il y a 30 millions de Rachid Ninni, contestant et pactisant tour à tour avec le Léviathan. Un magazine comme Telquel, aussi maladroitement bien-intentionné soit-il, a déjà perdu la bataille; il est triplement handicapé: par son prix (15 dirhams), par sa fréquence (hebdomadaire) et par la langue (français). Sans parler de ses raccourcis et ses simplismes. Quelle force de frappe aura-t-il en face de tous les autres tracteurs du populisme?! Notre abnégation n’ira pas plus loin que l’aventure Telquel si elle continue à être aussi naïve.

Naïve parce que la réalité marocaine est inextricablement gangrénée, et je le concède, impossible à cerner et à conceptualiser à partir de notre paisible exil parisien et des salons rbatis. Naïve car le cercle vicieux de la Poule et de l’Œuf est centré sur des institutions qui n’ont aucun intérêt à ce que ça change, mais dont toute solution durable dépendra. Car ce n’est pas un changement de constitution ni un amendement de protocole qui va enclencher l’engrenage vertueux que nous souhaitons. Les 30 millions de Rachid Ninni seront les premiers à le rejeter.

L’Éducation est la panacée à tous ces maux, me diriez-vous. Un peu de recul, je réponds. Elle n’est qu’un levier parmi d’autres. Et si le facteur temps serait en notre défaveur (puisqu’il faudrait attendre notre mort pour voir de potentiels fruits), le facteur qualité est encore plus accablant; il suffit de se pencher sur le cas tunisien où toute la bonne foi qu’a mise Bourguiba dans son projet éducatif n’a strictement servi à rien. Et pire, quand nous regardons les plus « éduqués» d’entre nous, à savoir la génération précédente de lauréats des grandes écoles et universités françaises et américaines, vous allez réaliser comment des individus libres et magnifiquement intelligents ont fini par s’enrôler pour le makhzen afin de dicter ses choix à la société dans le cadre d’une version marocaine du dirigisme. « Les intellectuels sont portés au totalitarisme bien plus que les gens ordinaires » disait Orwell, cela n’a jamais été aussi d’actualité.

Excusez cette démarche qui ressemble à une ballade à pieds dans un bidonville labyrinthique de chez nous. Mais, par bonheur, de ma fenêtre, j’entrevois le Soleil, ses rayons arrivent partout et percent dans les plus obscures des recoins. C’est au Soleil, celui de votre raison, que je m’adresse.

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Nos priorités

novembre 4, 2009 at 2:04 (Uncategorized)

Nos priorités

« Est-ce vraiment une priorité si on veut œuvrer pour le bien du pays?» c’est ainsi que les dits pragmatiques répondent fréquemment à ces idéalistes qui n’ont de cesse de défendre un quelconque militant ou journaliste opprimés. « Ne faudrait-il pas s’attaquer à nos problèmes fondamentaux : la pauvreté, la cherté de la vie…, plutôt que de lever les boucliers pour défendre la liberté d’expression? »

Aussi, dans notre inconscient collectif, la tentation est-elle grande de croire que l’action militante ferait mieux d’agir sur la réalité matérielle et économique de la société. Il serait futile de s’enflammer pour les droits humains ou de lutter pour une réforme de la constitution. Le monde des idées devrait battre en retrait et laisser la place au concret, seul à intéresser véritablement les citoyens dans leur petit confort quotidien. Cette rhétorique-là a toujours été le fer de lance d’une vieille et puissante race de politiciens, et leur a servi maintes fois de terrasser la démocratie, même si celle-ci finissait souvent par se relever. Et ce constat semble encore plus vrai dans les pays arabes. Y sommes-nous damnés ?

1- Ces gouvernants qui endorment la conscience politique :

Cette démarche, aussi vieille que l’histoire, commence par dissocier le champs politique du champs économique et vise à convaincre que seul le second compte en vidant la politique de tout son sens. Les sciences sociales ont beaucoup disserté sur les interactions entre ces deux champs, entre la suprastructure des idées, et l’infrastructure matérielle[1], et sur la question duquel des deux est initiateur du progrès. Pourtant, même les marxistes, qui voient que « tout est économique », accordent aux débats publics une importance assurée ; car la définition de ce qui est un optimum social résulte d’un choix politique et pas uniquement d’une analyse technico-économique. Mais des politiciens ont compris que, pour assoir leur propres intérêts, il faudrait saper tout cette aptitude à réfléchir et à faire entendre ses choix et en débattre. En jouant tantôt sur le registre des passions et tantôt sur celui des besoins matériels, ils ont forgé ainsi des idéologies sans Idées pour étouffer la rationalité politique que chacun individu porte en lui. Plusieurs ont réussi ainsi à instaurer des régimes totalitaires, tout en passant par des canaux démocratiques.

Le processus prend de l’ampleur quand une majorité est convaincue que : « ça marche !». A cet effet, les gouvernants capitalisent sur le puissant corps des technocrates ; ces techniciens non-issus du verdict des urnes mais animés d’une grande vocation – et a priori désintéressée – pour la gestion publique, c’est-à-dire pour l’organisation de la vie de la société comme bon leur semble. Par la suite, un consensus émerge doucement : pas besoin des partis politiques puisque les affaires publiques sont ci-bien gérées. Le parlement, machine du law-making, se voit inutile. Les autres institutions tombent de facto l’une après l’autre, et le fameux « Rule of Law » en prendra un coup fatal. Si, sur le cours terme, les lois sont respectées grâce à l’autorité du patriarche, elles le seront de moins en moins car elles n’émanent pas du peuple et ne répondent plus à ses besoins. Et plus on est en haut de la pyramide, plus il est facile de contourner ce qui reste du contrat social. Le cas tunisien avec la transition Bourguiba-Benali illustre parfaitement cet enchainement.

Cependant, pour convaincre une majorité que « ça marche » ou encore que « ça va marcher », c’est là où intervient le sophisme, cette rhétorique émotionnelle qui se nourrit sur les vertiges de la conscience politique, du logos. Le sophiste peut prouver la chose et son contraire, il insulte la rationalité, banalise les idéaux mais subjugue les foules, puisqu’il parle aux instincts animaliers qui hantent chacun de nous: le besoin de vivre en sécurité, la peur de la faim, la fierté tribale….La ville d’Athènes fut la premier laboratoire de ces phénomènes : Gorgias faisait des ravages par ses diatribes. Socrate et ses disciples n’avaient certes pas réussi à endiguer ses percées, mais leurs débats avaient accouché d’une sagesse qui reste à nos jours incontournable. Et depuis, le phénomène a pris une multitude de formes : du coup d’état de Jules César, à l’ère de G. W. Bush en passant par les empereurs français et par les fascismes du XXième siècles ; à l’instar de Napoléon III qui, après être arrivé au pouvoir en galvanisant les passions populaires, avait lentement convaincu le peuple et ses élites qu’ils feraient mieux de vaquer à leur préoccupations économiques plutôt que de s’intéresser aux futilités politiques.


2- Le drame et l’espoir arabes :

Inutile de choisir ses mots: depuis que le monde arabo-musulman eut pris forme, c’étaient les Gorgias qui faisaient la loi. Si l’on en détrôna un, c’était parce qu’un autre sophiste enchanteur se présenta comme porteur d’un plus grand espoir à la suite d’une sécheresse, d’une peste ou d’une agression étrangère. L’émergence des Etats modernes n’a rien changé. Le sursaut rationaliste de l’Egypte qui a donné en 1882 la première – et dernière ?- constitution arabe séculaire et démocratique a été abattu dans son envol[2]. La colonisation, en plus d’avoir pillé les ressources et paralysé les aspirations politiques, a laissé après son départ un ressentiment envers l’Occident et sa démocratie. Une telle rancœur a beaucoup profité au socialisme émotionnel d’un Nasser, et bénéficie encore à un certain Kadhafi.

Après le départ du colonisateur, les ressources humaines et naturelles étaient là, le leadership y était aussi, mais le logos faisait défaut. Le conflit israélo-palestinien a attisé les passions, plus impuissantes comme jamais. Tandis que les zaîms exaltent les ardeurs, une armée de technocrates se chargent d’assurer un faux-semblant de prospérité, et la police des consciences entretient la propagande par les médias et les manuels scolaires. Les poussées islamistes, aussi profondes soient-elles, ne font que remplir le vide laissé dans l’intellect des citoyens, déficients devant la détérioration de leur condition matérielle. Le pouvoir trouve même dans cet islamisme non-politisé un magnifique barrage contre la Raison, à condition qu’il prêche pour le salut dans l’au-delà plutôt que pour la justice terrestre.


Je me refuse à concéder que l’individu arabe post-moderne sera irréversiblement un croyant domestiqué et sans lucidité politique. Il y a ceux qui sont tentés de croire que l’on est damné à cette soumission et que notre destin est de continuer à se faire manipuler. A ceux-là, il suffirait de revenir aux trois grands moments de la civilisation islamique: Baghdad des Abbassides du XIXième siècle, le Caire des Fatimides du Xième s, ou l’Andalousie du XXIIième s, la prospérité économique y épousait la richesse intellectuelle, l’Islam y interagissait merveilleusement avec la sagesse de Grecs et les apports des autres monothéismes. L’héritage littéraire et scientifique de ces apogées ne pourrait émaner que d’une société épanouie et affranchie comparativement aux standards de son époque.

Pour cette raison je suis convaincu que la domestication de l’individu et le triomphe des sophistes ne sont pas définitifs. Le rationalisme pourra être de retour au cœur de notre conscience collective. Et pour ce faire, ceux qui ont eu la chance d’apprendre à penser plutôt que de consommer le prêt à penser ne doivent pas démissionner. Grâce à la fluidité et l’accessibilité de l’information, il est dorénavant plus aisé de pointer les absurdités de la rhétorique officielle, d’échanger les idées, de demander des comptes aux gouvernants, et dans un dernier temps de sortir le peuple de sa torpeur. A la question, « est-ce vraiment une priorité si on veut œuvrer pour le bien du pays?», et quelque soit celui qui la pose, la réponse sera : « Utilisons notre bon sens, oublions ce que l’on nous a raconté, et débattons-en». Le débat politique sur tous les fronts est l’acte I du Progrès.


[1] Infrastructure / suprastructure: concepts développés par Karl Marx dans sa Contribution à la critique de l’économie politique, 1859.

[2] La constitution égyptienne de 1882 a été précédée de deux ébauches en 1866 et 1879. La même année, l’Egypte tomba sur protectorat britannique.

Crédit Photo :

  • Le Sénat de Rome, capture de la série Rome, HBO, 2005
  • Ecole d’Athènes, Raphaël, 1509
  • Bibliothèque publique médiévale musulmane, « Séances » de Harîrî. Copie réalisée en 1237 par Yahya al-Wâsitî, école de Bagdad. Disponible à la BNF.

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