L’Individu et le Berger

novembre 9, 2009 at 11:30 (Uncategorized)

Avec une poignée d’amis qui se reconnaitront, nous caressons un projet embryonnaire pour les Marocains, unique parce que partant de nous-mêmes et non pas d’un idéal abstrait, un projet humaniste qui prend ses racines dans le jardin secret de chacun d’entre nous. Nous fomentons une renaissance, une Nahda, car, dans un premier temps, nous préférons la Nahda à la Syassa. La « Syassa », politique en Arabe, trouve tristement son origine dans le verbe « sassa, yassoussou ساس يسوس», c à d « garder un troupeau », c’est loin, très loin du sens grec « gérer la cité ». Notre ambition de faire métamorphoser le troupeau se veut donc microéconomique. Ce n’est qu’une autre façon de dire: humaniste, libérale ou un savant dosage des deux à la fois. Deux valeurs auxquelles je crois, tout simplement parce qu’elles ne sont pas des idéologies visant à organiser la vie des foules. Elles aspirent modestement revaloriser l’individu, de recentrer tous les efforts sur l’Homme et sur ce qui est de plus fondamental: sa liberté. Que chaque marocain –et humain- prenne conscience de cela. Qu’il connaisse bien ses droits, et qu’il maitrise la Loi pour que la société se transforme en une vertueuse agrégation d’individus libres liés par des contrats. Et au risque d’être redondant, je résume : rendre son destin en main, voilà tout. 

L’idée clé ici est simple: Oui aux Contrats, Non aux Statuts. Oui aux contrats qu’on conclut à tout instant avec les autres quand on est dans un État de droit comme tentent de l’être nos voisins du Nord. Oui au contrat qu’on a conclu jadis en remettant au Souverain le soin de garantir notre liberté à chacun. Malheureusement, d’aucuns ont troqué une partie de leur liberté contre davantage de sécurité, davantage de rente. D’où l’émergence des statuts et des privilèges. Et au lieu de traiter contractuellement avec ses pairs, l’homme s’incline devant ceux qui possèdent un statut supérieur au sien: devant un aristocrate en Europe des temps médiévaux, ou devant un Ch’rif dans la campagne marocaine ou bien un fonctionnaire du ministère de l’Intérieur du Maroc moderne. Et en s’inclinant devant l’un, ce même individu, devenu sujet, se venge sur ceux qui lui sont inférieurs. Voilà le contrat social qui se défigure en une énorme nécrose rentière où chacun ne vaut que ce que lui accorde son statut.

Seulement voilà, mon séjour actuel au nord du Maroc, ma terre d’origine, m’a fait brutalement descendre de ma tour d’ivoire, et toutes mes conceptualisations -pourtant bien formulées- se sont vues asséner des coups durs. Heureusement pas encore mortels. Je suis là pour vous demander d’éclairer ma lanterne, de m’aider à dessiner les contours d’un projet plus robuste et moins naïf. L’exercice du diagnostic ci-haut est la partie la plus facile… elle permet néanmoins de structurer la problématique et d’éviter les fausses pistes: puisque, à mon humble avis, une grande partie des solutions historiques proposées jusqu’à maintenant sont tombées dans le même écueil: celui de continuer à traiter la société comme un troupeau ou, en de mots plus savants, le planisme. Comme a dit le poète et philosophe Hoelderlin: « Ce qui fait de l’État un enfer, c’est que l’homme essaie d’en faire un paradis« . Erreur reproduite par le socialisme de Saint-Simon qui a accouché de deux gros monstres: le nazisme et l’URSS. Et actuellement d’un Qaddafi et d’un Ahmadi Nejad.

Et nous dans tout cela? Prétendons tout d’abord que l’on est cette élite ou ces intellectuels qui seront la locomotive du Maroc de demain. C’est ma foi très présomptueux, cependant le borgne dans le royaume des aveugles est prince. Aspirons à vivre notre humanisme, faisons converger amour de soi et amour du prochain. Nous faisons bien les choses, nous respectons les lois et nous nous épanouissons bien ainsi. Comme un Voltaire, un Averroès, un Orwell ou un Benchemsi (il sera heureux de se voir -à tort- comparé à eux :)) nous voulons que les choses changent, que les contrats se substituent aux statuts, le Travail à la Rente, et le respect mutuel au totalitarisme des mœurs et des privilèges. Et nos leitmotivs seront: Humanisme et État de droit.

C’est là où vient ma note pessimiste: car de ma fenêtre s’offre à ma vue un panorama aussi désespérant que lugubre: une Tétouan meurtrie, des marocains rués; et une Poule et un Oeuf, on ne sait lequel est né le premier: d’un coté des sujets ignorants bien comme l’a voulu le régime, et de l’autre un makhzen qui gagne continuellement en force car « ses » sujets sont les premiers à le défendre et à remplir ses rangs. Sachez qu’ici il y a 30 millions de Rachid Ninni, contestant et pactisant tour à tour avec le Léviathan. Un magazine comme Telquel, aussi maladroitement bien-intentionné soit-il, a déjà perdu la bataille; il est triplement handicapé: par son prix (15 dirhams), par sa fréquence (hebdomadaire) et par la langue (français). Sans parler de ses raccourcis et ses simplismes. Quelle force de frappe aura-t-il en face de tous les autres tracteurs du populisme?! Notre abnégation n’ira pas plus loin que l’aventure Telquel si elle continue à être aussi naïve.

Naïve parce que la réalité marocaine est inextricablement gangrénée, et je le concède, impossible à cerner et à conceptualiser à partir de notre paisible exil parisien et des salons rbatis. Naïve car le cercle vicieux de la Poule et de l’Œuf est centré sur des institutions qui n’ont aucun intérêt à ce que ça change, mais dont toute solution durable dépendra. Car ce n’est pas un changement de constitution ni un amendement de protocole qui va enclencher l’engrenage vertueux que nous souhaitons. Les 30 millions de Rachid Ninni seront les premiers à le rejeter.

L’Éducation est la panacée à tous ces maux, me diriez-vous. Un peu de recul, je réponds. Elle n’est qu’un levier parmi d’autres. Et si le facteur temps serait en notre défaveur (puisqu’il faudrait attendre notre mort pour voir de potentiels fruits), le facteur qualité est encore plus accablant; il suffit de se pencher sur le cas tunisien où toute la bonne foi qu’a mise Bourguiba dans son projet éducatif n’a strictement servi à rien. Et pire, quand nous regardons les plus « éduqués» d’entre nous, à savoir la génération précédente de lauréats des grandes écoles et universités françaises et américaines, vous allez réaliser comment des individus libres et magnifiquement intelligents ont fini par s’enrôler pour le makhzen afin de dicter ses choix à la société dans le cadre d’une version marocaine du dirigisme. « Les intellectuels sont portés au totalitarisme bien plus que les gens ordinaires » disait Orwell, cela n’a jamais été aussi d’actualité.

Excusez cette démarche qui ressemble à une ballade à pieds dans un bidonville labyrinthique de chez nous. Mais, par bonheur, de ma fenêtre, j’entrevois le Soleil, ses rayons arrivent partout et percent dans les plus obscures des recoins. C’est au Soleil, celui de votre raison, que je m’adresse.

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Nos priorités

novembre 4, 2009 at 2:04 (Uncategorized)

Nos priorités

« Est-ce vraiment une priorité si on veut œuvrer pour le bien du pays?» c’est ainsi que les dits pragmatiques répondent fréquemment à ces idéalistes qui n’ont de cesse de défendre un quelconque militant ou journaliste opprimés. « Ne faudrait-il pas s’attaquer à nos problèmes fondamentaux : la pauvreté, la cherté de la vie…, plutôt que de lever les boucliers pour défendre la liberté d’expression? »

Aussi, dans notre inconscient collectif, la tentation est-elle grande de croire que l’action militante ferait mieux d’agir sur la réalité matérielle et économique de la société. Il serait futile de s’enflammer pour les droits humains ou de lutter pour une réforme de la constitution. Le monde des idées devrait battre en retrait et laisser la place au concret, seul à intéresser véritablement les citoyens dans leur petit confort quotidien. Cette rhétorique-là a toujours été le fer de lance d’une vieille et puissante race de politiciens, et leur a servi maintes fois de terrasser la démocratie, même si celle-ci finissait souvent par se relever. Et ce constat semble encore plus vrai dans les pays arabes. Y sommes-nous damnés ?

1- Ces gouvernants qui endorment la conscience politique :

Cette démarche, aussi vieille que l’histoire, commence par dissocier le champs politique du champs économique et vise à convaincre que seul le second compte en vidant la politique de tout son sens. Les sciences sociales ont beaucoup disserté sur les interactions entre ces deux champs, entre la suprastructure des idées, et l’infrastructure matérielle[1], et sur la question duquel des deux est initiateur du progrès. Pourtant, même les marxistes, qui voient que « tout est économique », accordent aux débats publics une importance assurée ; car la définition de ce qui est un optimum social résulte d’un choix politique et pas uniquement d’une analyse technico-économique. Mais des politiciens ont compris que, pour assoir leur propres intérêts, il faudrait saper tout cette aptitude à réfléchir et à faire entendre ses choix et en débattre. En jouant tantôt sur le registre des passions et tantôt sur celui des besoins matériels, ils ont forgé ainsi des idéologies sans Idées pour étouffer la rationalité politique que chacun individu porte en lui. Plusieurs ont réussi ainsi à instaurer des régimes totalitaires, tout en passant par des canaux démocratiques.

Le processus prend de l’ampleur quand une majorité est convaincue que : « ça marche !». A cet effet, les gouvernants capitalisent sur le puissant corps des technocrates ; ces techniciens non-issus du verdict des urnes mais animés d’une grande vocation – et a priori désintéressée – pour la gestion publique, c’est-à-dire pour l’organisation de la vie de la société comme bon leur semble. Par la suite, un consensus émerge doucement : pas besoin des partis politiques puisque les affaires publiques sont ci-bien gérées. Le parlement, machine du law-making, se voit inutile. Les autres institutions tombent de facto l’une après l’autre, et le fameux « Rule of Law » en prendra un coup fatal. Si, sur le cours terme, les lois sont respectées grâce à l’autorité du patriarche, elles le seront de moins en moins car elles n’émanent pas du peuple et ne répondent plus à ses besoins. Et plus on est en haut de la pyramide, plus il est facile de contourner ce qui reste du contrat social. Le cas tunisien avec la transition Bourguiba-Benali illustre parfaitement cet enchainement.

Cependant, pour convaincre une majorité que « ça marche » ou encore que « ça va marcher », c’est là où intervient le sophisme, cette rhétorique émotionnelle qui se nourrit sur les vertiges de la conscience politique, du logos. Le sophiste peut prouver la chose et son contraire, il insulte la rationalité, banalise les idéaux mais subjugue les foules, puisqu’il parle aux instincts animaliers qui hantent chacun de nous: le besoin de vivre en sécurité, la peur de la faim, la fierté tribale….La ville d’Athènes fut la premier laboratoire de ces phénomènes : Gorgias faisait des ravages par ses diatribes. Socrate et ses disciples n’avaient certes pas réussi à endiguer ses percées, mais leurs débats avaient accouché d’une sagesse qui reste à nos jours incontournable. Et depuis, le phénomène a pris une multitude de formes : du coup d’état de Jules César, à l’ère de G. W. Bush en passant par les empereurs français et par les fascismes du XXième siècles ; à l’instar de Napoléon III qui, après être arrivé au pouvoir en galvanisant les passions populaires, avait lentement convaincu le peuple et ses élites qu’ils feraient mieux de vaquer à leur préoccupations économiques plutôt que de s’intéresser aux futilités politiques.


2- Le drame et l’espoir arabes :

Inutile de choisir ses mots: depuis que le monde arabo-musulman eut pris forme, c’étaient les Gorgias qui faisaient la loi. Si l’on en détrôna un, c’était parce qu’un autre sophiste enchanteur se présenta comme porteur d’un plus grand espoir à la suite d’une sécheresse, d’une peste ou d’une agression étrangère. L’émergence des Etats modernes n’a rien changé. Le sursaut rationaliste de l’Egypte qui a donné en 1882 la première – et dernière ?- constitution arabe séculaire et démocratique a été abattu dans son envol[2]. La colonisation, en plus d’avoir pillé les ressources et paralysé les aspirations politiques, a laissé après son départ un ressentiment envers l’Occident et sa démocratie. Une telle rancœur a beaucoup profité au socialisme émotionnel d’un Nasser, et bénéficie encore à un certain Kadhafi.

Après le départ du colonisateur, les ressources humaines et naturelles étaient là, le leadership y était aussi, mais le logos faisait défaut. Le conflit israélo-palestinien a attisé les passions, plus impuissantes comme jamais. Tandis que les zaîms exaltent les ardeurs, une armée de technocrates se chargent d’assurer un faux-semblant de prospérité, et la police des consciences entretient la propagande par les médias et les manuels scolaires. Les poussées islamistes, aussi profondes soient-elles, ne font que remplir le vide laissé dans l’intellect des citoyens, déficients devant la détérioration de leur condition matérielle. Le pouvoir trouve même dans cet islamisme non-politisé un magnifique barrage contre la Raison, à condition qu’il prêche pour le salut dans l’au-delà plutôt que pour la justice terrestre.


Je me refuse à concéder que l’individu arabe post-moderne sera irréversiblement un croyant domestiqué et sans lucidité politique. Il y a ceux qui sont tentés de croire que l’on est damné à cette soumission et que notre destin est de continuer à se faire manipuler. A ceux-là, il suffirait de revenir aux trois grands moments de la civilisation islamique: Baghdad des Abbassides du XIXième siècle, le Caire des Fatimides du Xième s, ou l’Andalousie du XXIIième s, la prospérité économique y épousait la richesse intellectuelle, l’Islam y interagissait merveilleusement avec la sagesse de Grecs et les apports des autres monothéismes. L’héritage littéraire et scientifique de ces apogées ne pourrait émaner que d’une société épanouie et affranchie comparativement aux standards de son époque.

Pour cette raison je suis convaincu que la domestication de l’individu et le triomphe des sophistes ne sont pas définitifs. Le rationalisme pourra être de retour au cœur de notre conscience collective. Et pour ce faire, ceux qui ont eu la chance d’apprendre à penser plutôt que de consommer le prêt à penser ne doivent pas démissionner. Grâce à la fluidité et l’accessibilité de l’information, il est dorénavant plus aisé de pointer les absurdités de la rhétorique officielle, d’échanger les idées, de demander des comptes aux gouvernants, et dans un dernier temps de sortir le peuple de sa torpeur. A la question, « est-ce vraiment une priorité si on veut œuvrer pour le bien du pays?», et quelque soit celui qui la pose, la réponse sera : « Utilisons notre bon sens, oublions ce que l’on nous a raconté, et débattons-en». Le débat politique sur tous les fronts est l’acte I du Progrès.


[1] Infrastructure / suprastructure: concepts développés par Karl Marx dans sa Contribution à la critique de l’économie politique, 1859.

[2] La constitution égyptienne de 1882 a été précédée de deux ébauches en 1866 et 1879. La même année, l’Egypte tomba sur protectorat britannique.

Crédit Photo :

  • Le Sénat de Rome, capture de la série Rome, HBO, 2005
  • Ecole d’Athènes, Raphaël, 1509
  • Bibliothèque publique médiévale musulmane, « Séances » de Harîrî. Copie réalisée en 1237 par Yahya al-Wâsitî, école de Bagdad. Disponible à la BNF.

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